#9 La dépendance affective

La dépendance est d’abord un état, que l’on retrouve inévitablement à la naissance du nourrisson. Cet état dure tant que l’enfant a sa mère auprès de lui. Il doit donc nécessairement passer par cet état de dépendance afin que ses besoins soient satisfaits, dans la mesure où sa mère supportera cette dépendance nécessaire.

Cependant, il arrive que la capacité d’intériorisation se heurte à des difficultés et qu’une dépendance interminable s’installe, c’est là qu’arrive l’addiction.

Ne pouvant accéder à une intériorisation de l’objet, n’arrivant pas à avoir une organisation suffisante de la problématique de séparation, n’ayant pas d’objet maternel primaire interne qui permet d’être un bon parent pour soi-même tout au long de la vie, l’individu est contraint d’être hyper dépendant aux objets externes de son environnement, il recherche en dehors ce qui absent au-dedans. De ce fait, le sujet dépendant consomme sans cesse le dehors faute de pouvoir conserver dedans. Mais une présence trop grande peut aussi empêcher au sujet une intériorisation de l’objet aimé.

L’addiction apparait comme une réponse à l’incapacité du psychisme à combler le vide, à supporter l’absence, à calmer les angoisses, à éloigner les sentiments de culpabilité de tristesse ou de colère qui font souffrir, et des sentiments débordants qui sont vécus inconsciemment comme dangereux ou défendus.

Dès la découverte de cette solution addictive, l’individu va chercher compulsivement à la retrouver dès que surgira une adversité affective inélaborable. Les diverses addictions remplissent une fonction maternante que l’individu n’est pas capable de retrouver en lui-même et prennent la place des objets transitoires qui, dès consommation, disparaissent aussitôt et n’occupent plus leur fonction.

L’addiction est par définition une dépendance à une substance, un objet, un individu, une situation… Quand il s’agit d’une addiction à une relation toxique, on peut parler d’emprise affective où se joue une codépendance entre l’abuseur et l’abusé, une addiction réciproque entre le dominant et le dominé. Souvent, le phénomène d’addiction peut ressembler à l’embrigadement dans une secte.

L’addiction implique une compulsion et la dépendance dans la recherche incessante d’une satisfaction immédiate qui exclue toute relation à l’autre.

C’est ici qu’intervient la dépendance affective. Celle-ci peut conduire au dépit voire devenir une véritable blessure narcissique, bien représentée par le dépit amoureux.

Les expériences de satisfaction amènent inévitablement à être dépendants et attachés aux objets de cette satisfaction.

Seulement, la dépendance peut devenir insupportable, de ce fait, l’emprise prend le dessus sur la satisfaction afin d’éviter un état de dépendance : nous le constatons dans le Donjuanisme où le narcissisme prime sur l’attachement amoureux. Ici, Don Juan ne s’attache pas, il cherche triomphalement la possession de l’objet d’amour et évite à tout prix la dépendance à cet objet qui serait alors synonyme d’une défaite narcissique.

L’emprise

Le terme d’emprise est associé à l’idée de contrainte, de puissance et de force.

En psychanalyse, elle renvoie à une domination intellectuelle, affective et physique.

En 2014, Tomasella, un psychanalyste, a repéré auprès de ses patients sous emprise les étapes de la mise sous influence qui génère une dépendance relationnelle et psychique.

Le phénomène d’emprise se construit lentement.

Il débute par une phase de séduction et de fascination, l’embrigadement est hypnotique : même s’il parait agréable, le manipulateur endort sa cible, il l’anesthésie en étouffant sa lucidité, son discernement et brise son libre-arbitre.

Une fusion est imposée, par le biais de mensonges et de justifications telles que « tu es fait pour me servir », « à deux nous serons plus forts ».

La sacralisation

Vient ensuite la sacralisation du couple qui devient une union sacrée où l’on retrouve des discours tels que « nous sommes meilleurs que les autres », « nous sommes au-dessus d’eux ». L’emprise prend possession de la pensée, rendant l’individu dépendant de son abuseur, jusqu’au point de penser qu’il lui doit la vie ou que la vie est impossible sans lui (syndrome de Stockholm). Cette influence génère une idéalisation forcée du sujet dominé pour la personne dominante. Cette idéalisation est le ciment de nombreuses formes d’emprise. Elle permet de faire croire que la relation est bonne alors qu’elle n’est que décevante en réalité.

La domination

La domination s’accompagne d’un contrôle de l’espace psychique, des sentiments et de la parole, et d’un contrôle de l’espace physique, de la tranquillité du sujet et de son intimité. Afin d’éviter une remise en question de ce rapport d’emprise, l’abuseur reprochera toute forme de révolte au sujet abusé.

Lorsque le sujet emprisonné cherche à se libérer de son abuseur, l’étreinte est d’autant plus forte par la culpabilisation, la dépréciation, l’humiliation et l’interdiction de se révolter que lui impose le manipulateur. Progressivement, la victime risque de ne plus exister par elle-même, tout devient automatique, machinal, il n’y a plus de vie, que du fantasme et survient alors l’angoisse de se sentir irréel et de ne plus exister : ce vide est la principale source de l’addiction, ce qui plonge le sujet dans un cercle vicieux…

La prise de contrôle

La confusion des identités et la dilution des limites sont sur quoi l’emprise s’appuie. Le Surmoi de l’autre, la domination, prend le contrôle de la victime en entrant en résonance avec son Surmoi, lequel peut parfois même jouer un rôle d’amplificateur des exigences de soumission, de docilité, voire même d’autodestruction. L’emprise a pour but de détruire le fondement même du sujet. Cette fragilisation peut amener à la « dé-subjectivation » de la personne sous emprise comme par un effacement progressif de sa subjectivé. On observe une défiguration radicale, où la victime perd le gout et le sens d’elle-même soit, son sentiment d’identité, et une dévitalisation profonde, où la victime perd le goût et le sens de vivre soit, la perte de son élan vital.

« L’emprise affective est une mainmise sur la pensée et les sentiments d’autrui, une forme de prison relationnelle qui génère une dépendance affective du dominé envers le dominant »

(Tomasella, 2014)

La focalisation

Ici la dépendance affective de la victime pour son bourreau s’illustre par une focalisation sur son prédateur. La victime ne pensera plus qu’à lui, qu’à ce qu’il pourrait dire ou lui reprocher. Elle sera toujours sous tension en ayant peur de lui déplaire et de mal faire, elle se sentira aussi surveillée. Elle pensera que tout ce qui est attrayant dans la vie se trouve dans sa relation d’emprise. Elle oubliera ses amis, cessera ses activités, délaissera ses projets personnels et aura continuellement peur d’être abandonnée, délaissée, trahie et trompée par l’autre. Sa pensée ne sera plus la sienne mais celle de son bourreau, elle l’idolâtrera et lui pardonnera tout.

Tomasella (2014) évoque le terme d’un de ses patients, « broyeurs de cerveaux » pour désigner les personnes qui en emprisonnent d’autres. Ce terme exprime la haine et la cruauté, le décervelage mis à l’œuvre dans la destitution de l’identité que provoque petit à petit cette aliénation.

0 vue0 commentaire

Posts similaires

Voir tout